Le Misanthrope

Molière

Le Misanthrope, de Molière

Mise en scène de Claude Baqué
Création au Centre Culturel Français de Beyrouth, les 8, 9, 10, 11 février 1992

Tournée au Liban :

Les 13 et 14 février 1992 au Club Al-Rabita de Tripoli

Le 16 février 1992 au Collège Oriental de Zahle

Le 17 février 1992 au Centre Culturel Maarouf Saad de Saida

Le 19 février 1992 au Théâtre Fakhreddine de Baakline

Avec Pierre MARZIN (Alceste), Corinne DACLA (Célimène), François GROSJEAN (Philinte), Valérie VOGT (Arsinoé), Marie NEPLAZ (Eliante), Philippe SIRE (Oronte), Yves OLLIER (Clitandre), Claude BAQUÉ (Acaste) & Sophie BESTER (Basque)

Décors Yves OLLIER

Régisseur François OLIVIER

« Le Misanthrope » et le bouleversant journal intime de Molière

 

« Le théâtre permet de franchir cette frontière factice entre le monde visible et le monde intérieur qui est le piège du réalisme. Il convient pour cela de déréaliser l’univers de la pièce », écrit Claude Baqué. Jouer pour rendre visible le monde intérieur, jouer le monde intérieur et donner au spectateur l’impression que l’on y joue : Molière en faisant rire savait mener à ce dedans qu’un certain théâtre a voulu ramener au dehors en réduisant l’essentiel à l’absurde de l’apparence. Baqué poursuit : « Le constat est amer, mais Molière ne se répand pas. Il se contente de faire jouer, dans la grande rigueur d’une forme classique, les forces de la gravitation entre les êtres, jusqu’à l’implosion ; l’univers sonore rendra cette douleur contenue … » Parler d’implosion au niveau du théâtre pari et ambition que le groupe Acte II a voulu et su en bonne partie réaliser.

Qu’on nous permette une digression… mais à propos de Molière : le père, Maître Poquelin, était marchand tapissier, surtout tapissier valet de la chambre du roi. Ce qui représentait un véritable petit royaume bourgeois. On suit avec une sorte de neutre émotion l’espoir déçu du père de voir son fils lui succéder. Mais on assistera à la création de « l’Illustre Théâtre », aux déboires et patiences de Jean-Baptiste. Son père lui verse en 1643, une somme de 630 livres.

Maitre Poquelin fait-il preuve de générosité pure ou pratique-t-il la politique du pire en plaçant son fils, au plus tôt, face aux conséquences de son projet ? Ou bien pressentait-il sourdement son génie ? Dans la suite, avec « Les Femmes savantes », Molière, par le rire, secouera la tyrannie des chefs de famille. Mais a-t-il eu vraiment la vocation d’amuser ? Était-il neurasthénique avec sa propension perpétuelle à s’analyser et à se culpabiliser ?

Alceste probablement oui. Et s’il y avait maladie mentale chez Molière, elle s’est dépassée en créant Alceste et d’autres. Pour Touchard, le théâtre de Molière devient un bouleversant journal intime. Une biographie se profile dans l’œuvre : Molière ne joue que certains des personnages qu’il crée. Il évite le rôle de l’hypocrite, joue toujours celui du jaloux. Conscience créatrice éprouvée par sa propre introspection. Dans « Le Misanthrope », on est en face du mensonge mondain. Car l’amour ici n’est ni imposé par la société, ni interdit par les parents. Une certaine psychanalyse, avant la lettre, parlerait d’absence de censure ou de surmoi. L ‘affrontement est intérieur, difficile à rendre au théâtre à moins que le théâtre ne tende à devenir un théâtre de l’intérieur.

L’affrontement résultant de l’antagonisme des natures de Célimène et d’Alceste devient comique du fait que l’amour les a réunis dans leur différence. L’autre face de ce comique est-elle autre chose que le tragique ? Alceste rend ses ennemis plus méchants encore, mais pas nécessairement hypocrites. Ils sont surtout entraînés par leurs accusations et calomnies. Couleurs sombres. Couleurs du dedans d’où fuse un rire qui grince, que seul un jeu souple et créateur saisit sur le vif. Complexité de Molière, complexité d’Alceste, l’autre et le double. Marzin n’incarne peut -être pas l’Alceste le plus risible, le plus visible mais celui que jouait Molière avant même d ‘avoir écrit « Le Misanthrope ».

Simplicité du décor, pénombre discrète recueillie devant l’autre discrétion : celle du jeu. Alceste se dresse, il dresse son amertume sur fond de néant, dialoguant plus avec sa propre angoisse qu’avec Célimène, Arsinoé ou Philinte. En filigrane, se profile tristement, avec un certain pathétique, la caricature de Molière par lui-même.

Abdallah Azar, La Revue du Liban – le 15 février 1992

« le Misanthrope », théâtrale incompatibilité de caractères

Pour du grand classique, c’en est un !

Tous les élèves des classes terminales et surtout des sections littéraires devraient se ruer pour écouter, par le truchement de bons comédiens, l’illustre Molière leur conter « Le Misanthrope », ombrageux personnage, familier au tempérament du dramaturge (selon les soupçons des écrivains romantiques).

Présenté par la Compagnie Acte2Deux, « Le Misanthrope » de Molière ramène les nombreux francophones libanais à l’âge de leurs études littéraires.

Loin de la pratique de la Commedia dell’ Arte, des bastonnades ou même des ballets mouvementés d’un « Monsieur Jourdain », cette pièce a la particularité de représenter un aspect plus marginal et moins léger dans l’œuvre de l’éminent intendant des spectacles du Roi-Soleil. Il y a là une redoutable étude de caractère – que ne dénierait probablement pas aujourd’hui la science d’un psychologue – non seulement d’Alceste, type par excellence d’un homme d’une sincérité inflexible, ennemi des ménagements qu’impose la vie en société, mais aussi de son alter ego opposé et dont il est cruellement épris, Célimène, incorrigible et spirituelle coquette pour qui médisances et compromis sont d’un naturel déroutant.

Sur ce tandem impossible, passible aujourd’hui d’un divorce immédiat pour incompatibilité de caractères, Molière a bâti une pièce à l’intrigue simple mais aux traits délibérément grossis au fusain. On ne rit pas tout à fait. On sourit souvent. On compatit davantage.

Les acteurs sont impeccables. La mise en scène de Claude Baqué est sobre et sans entorse aux normes conventionnelles, sauf peut-être Célimène, s’étalant si librement à même les planches de la scène. On imagine mal pareille posture si les costumes avaient une rigueur plus Grand Siècle. Mais arborant des robes longues moulées et fendues comme pour une soirée de gala, les actrices montraient toute l’actualité et l’universalité des thèmes et du langage de Molière. Quant aux rubans et aux jabots des petits marquis et autres comparses, les costumes nous les rendaient tout aussi proches par ces pantalons fuseaux en cuir serrés dans des bottes à la hussarde.

Le décor composé de quelques panneaux, où se profile en enfilade un péristyle de colonnades comme une vague et futuriste construction « beaubourienne » donne une atmosphère originale et modernisée à cet affrontement qui dénonce nos travers sans jamais peut-être les corriger sur une scène absolument nue hormis deux tabourets bleus !

Avec « Le Misanthrope », on retrouve toute la finesse et l’élégance de l’esprit français. On reste dans un classicisme certes de grande qualité mais bien rigoureux et austère. Les étudiants y trouveront leur compte. Le grand public peut-être un peu moins.

Edagr Davidian, L’Orient- Le Jour– le 11 février 1992

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