Victoria Benedictsson

On a dit que sa vie aurait inspiré à Ibsen le personnage d’Hedda Gabler. Et que sa mort aurait inspiré à Strindberg la fin de Mademoiselle Julie

Née en 1850, Victoria Benedictsson a écrit l’essentiel de son œuvre dans les dernières années de sa courte vie, entre 1884 et 1888 : deux romans, deux recueils de nouvelles, quelques pièces de théâtre, des articles de presse, ainsi que son fameux journal, qu’elle appelait Le Grand Livre.

Son tout premier roman, L’Argent, lui a valu l’estime des cercles féministes de l’époque, et elle fut l’une des grandes voix de ce mouvement d’émancipation scandinave que l’on a appelé La Percée moderne.

En ces temps (pas si lointains) où une femme écrivain devait lutter pour exister, elle écrivait sous un nom d’homme, Ernst Ahlgren. Mais ce n’était pas qu’un nom de guerre, c’était sa part d’auteur, sa part d’homme, sa main droite. Son « alter ego ». Dans son Grand Livre, elle s’adresse à « lui », comme s’il était quelqu’un d’autre. Mais qui ? Le garçon que son père aurait aimé qu’elle fût ?

Comme Hedda Gabler, en effet, son père l’avait élevée comme un garçon, lui apprenant très tôt le maniement des armes, et à monter à cheval. Elle le raconte dans l’une de ses dernières œuvres, également inachevée, Ur Mörkret (« Des Ténèbres »), qui se présente comme le récit d’une séance d’analyse avant la lettre, où une jeune femme allongée livre l’histoire de sa vie à un homme assis dans l’ombre derrière elle. Il s’achève sur ces mots : « – – – Être une femme, c’est être un paria qui ne pourra jamais s’élever au-dessus de sa caste. – – – Que je sois une femme aura été la malédiction de ma vie. »

Comme Mademoiselle Julie, elle s’est donnée la mort en se tranchant la gorge avec un rasoir. D’une main d’homme…?

Elle avait fait ce choix radical de (con)fondre sa vie et ses écrits. Non pas sur le mode de l’autobiographie, ni de la confession, mais sous la forme de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’autofiction, le « déplacement »  qu’elle suppose étant à ses yeux la condition pour que, du vrai, quelque chose advienne. Côté écrits, cela donnera cette œuvre incandescente, qui la rend si proche de nous. Mais côté vie, ce sera : écrire ou mourir. Et lorsque l’homme de sa vie, le célèbre critique Georg Brandès, dénigrera son dernier roman, au motif qu’il ne serait qu’un « livre de femme », elle notera dans son Journal : « Il a prononcé ma sentence de mort ».

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