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DERNIÈRES CRÉATIONS

 

 

LES PIÈCESLA PRESSE

Ravissement / Victoria Benedictsson

Traduit du suédois par Katrin Ahlgren et Claude Baqué (2014)

D'après Den Bergtagna (Atrium Förlag, 2008, Stockholm)

L'AUTEURE

Victoria Benedictsson

On a dit que sa vie aurait inspiré à Ibsen le personnage d’Hedda Gabler. Et que sa mort aurait inspiré à Strindberg la fin de Mademoiselle Julie

Née en 1850, Victoria Benedictsson a écrit l’essentiel de son œuvre dans les dernières années de sa courte vie, entre 1884 et 1888 : deux romans, deux recueils de nouvelles, quelques pièces de théâtre, des articles de presse, ainsi que son fameux journal, qu’elle appelait Le Grand Livre. 

Son tout premier roman, L’Argent, lui a valu l’estime des cercles féministes de l’époque, et elle fut l’une des grandes voix de ce mouvement d’émancipation scandinave que l’on a appelé La Percée moderne.

En ces temps (pas si lointains) où une femme écrivain devait lutter pour exister, elle écrivait sous un nom d’homme, Ernst Ahlgren. Mais ce n’était pas qu’un nom de guerre, c’était sa part d’auteur, sa part d’homme, sa main droite. Son « alter ego ». Dans son Grand Livre, elle s’adresse à « lui », comme s’il était quelqu’un d’autre. Mais qui ? Le garçon que son père aurait aimé qu’elle fût ?

Comme Hedda Gabler, en effet, son père l’avait élevée comme un garçon, lui apprenant très tôt le maniement des armes, et à monter à cheval. Elle le raconte dans l’une de ses dernières œuvres, également inachevée, Ur Mörkret (« Des Ténèbres »), qui se présente comme le récit d’une séance d’analyse avant la lettre, où une jeune femme allongée livre l’histoire de sa vie à un homme assis dans l’ombre derrière elle. Il s’achève sur ces mots : « - - - Être une femme, c’est être un paria qui ne pourra jamais s’élever au-dessus de sa caste. - - - Que je sois une femme aura été la malédiction de ma vie. »

Comme Mademoiselle Julie, elle s’est donnée la mort en se tranchant la gorge avec un rasoir. D’une main d’homme…?

Elle avait fait ce choix radical de (con)fondre sa vie et ses écrits. Non pas sur le mode de l’autobiographie, ni de la confession, mais sous la forme de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’autofiction, le « déplacement »  qu’elle suppose étant à ses yeux la condition pour que, du vrai, quelque chose advienne. Côté écrits, cela donnera cette œuvre incandescente, qui la rend si proche de nous. Mais côté vie, ce sera : écrire ou mourir. Et lorsque l’homme de sa vie, le célèbre critique Georg Brandès, dénigrera son dernier roman, au motif qu’il ne serait qu’un « livre de femme », elle notera dans son Journal : « Il a prononcé ma sentence de mort ».

L'HISTOIRE

L'Histoire

Calme bloc ici bas chu d’un désastre obscur 

(Mallarmé)

Nous sommes dans un atelier d’artiste à Paris, à la fin des années 1880, dans le milieu des artistes scandinaves venus en France pour se former ou se faire connaître, et qui s’étaient installés dans le quartier Montparnasse.

Ravissement est l’histoire de Louise Sternberg, une jeune suédoise en exil à Paris, qui tombe littéralement sous le charme d’un sculpteur de génie, Gustav Alland, qu’elle admirait sans le connaître. Conquise (« ensorcelée »), elle va pourtant se refuser, s’enfuir en Suède, où elle dépérit, puis revenir et se donner à lui, pour être finalement « abandonnée » et choisir de se jeter dans la Seine.

Ce sculpteur qui n’arrivait plus à créer aura puisé dans l’amour de Louise la force de réaliser un groupe, qui a pour titre La Destinée, et pour figures une femme marchant par-dessus le corps d’une autre femme allongée morte dans une posture d’extase.

Un troisième personnage, Erna, qui ouvre et clôt la pièce, aura tenté en vain de faire coupure entre les amants. C’est une amie de Louise qui, elle aussi, avait succombé jadis aux charmes du sculpteur et n’avait dû son salut qu’à son art : un autoportrait d’une grande audace, qui lui avait la reconnaissance de la profession. À la fin, devant le corps de son amie, Erna s’écrie : « Pourquoi est-ce que je n’ai pas fait comme elle ! ».

La pièce interroge l’énigme du sacrifice de Louise.

LE MANUSCRIT

Le Manuscrit inachevé

On n’achève pas une œuvre, on l’abandonne

(Giacometti)

Jusqu’à une période récente, cette pièce n’était connue en Suède qu’à travers une version remaniée par Axel Lundesgård, un ami écrivain auquel Victoria Benedictsson avait confié le soin de publier son œuvre après sa mort. Il aura fallu attendre qu’un éditeur entreprenne d’en exhumer les feuillets originaux pour que l’on découvre, un siècle plus tard, sous les rajouts du continuateur, l’éclat de l’écriture de l’auteure.

En avril 1888, elle notait : « Je ne peux toujours pas l’écrire au propre. J’ai jeté ça en toute hâte sur le papier, en tremblant et sans souci de la forme. Il y a un vide. Je ne peux pas le combler. C’est comme de graver dans son propre cœur avec une aiguille. » Quelques semaines plus tard, elle se donnait la mort.

C’est ce manuscrit inachevé, délesté de son colmatage posthume, qu’avec Katrin Ahlgren nous avons traduit. L’éditeur suédois a marqué d’un signe (I---I) ces blancs qui apparaissent dans les feuillets, où doivent manquer une ou plusieurs répliques, parfois même une scène entière.

La pièce a été représentée plusieurs fois en Suède. Elle a même été adaptée pour la télévision, puis pour la radio. Elle a aussi récemment été créée à Londres. Mais toujours dans sa version remaniée. Notre mise en scène sera la toute première création de cette pièce dans sa version d’origine.

Si nous avons fait le choix de ce manuscrit non-fini, c’est qu’il nous est apparu que ses recouvrements ultérieurs, en cherchant à combler un manque qui lui est essentiel, barraient l’accès au sens même de la pièce.

Nous faisons le pari qu’en lui restituant cette part d’inachevé, qui est sa marque même, son symptôme, ce qui n’a pas pu s’écrire ne manquera pas de s’entendre.

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