Entretien avec Lars Norén

L’entretien s’est déroulé à Stockholm, en novembre 2004. Il a été enregistré et traduit par Katrin Ahlgren.

 

Claude Baqué – Quand la pièce s’est jouée à Berlin, elle s’appelait Tristano, et à Stockholm elle s’appelait Stilla vatten

Lars Norén – Je préfère Stilla vatten, c’est un titre plus pertinent…

C.B. – Dans quel esprit as-tu effectué les modifications entre les deux versions ?

L.N. – J’avais envie d’aller plus loin avec certains acteurs à Berlin et avec d’autres à Stockholm… En fait, c’est aussi bien que ce soit quelqu’un d’autre qui monte mes pièces, parce que je n’ai pas de respect pour un texte que j’ai écrit moi-même… ça m’ennuie, alors je fais des changements…

C.B. – J’aimerais beaucoup savoir d’où viennent les personnages de Stilla vatten – dans ton théâtre,  dans ton histoire…

L.N. – Ils sont très proches des personnages d’une pièce qui s’appelle Endagsvarelser (« Êtres d’un Jour »). Mais dans cette pièce les personnages sont un peu plus jeunes et ils ont abandonné leurs convictions. Ils ne savent plus quoi faire dans la vie… Et ça, c’est une sorte de mort…

J’ai commencé à écrire Stilla Vatten en 1982…ensuite j’ai écrit de temps en temps… j’ai repris en 1992, et quand ils m’ont demandé de venir en Allemagne, j’ai choisi cette pièce…

Il y a un sujet qui revient dans toutes mes pièces – la mort – pourquoi certains veulent vivre, pourquoi ils survivent et pourquoi d’autres cèdent et abandonnent la vie… Ce que nous n’avons pas réalisé dans la vie ou ce qui n’est pas advenu comme nous l’avons espéré ou pensé peut devenir très dominant – nous pouvons voir cela comme une sorte de mort dans la vie…  Pour la mère (Emma) la vie s’est arrêtée quand sa fille est morte. Maintenant elle ne comprend pas que le monde continue à changer et que le temps passe. Pour ce qui est du père (Daniel), il ne se laisse pas influencer, il continue à mener la même vie qu’avant – il maintient les mêmes structures. Et c’est lui le premier à céder et à entrer dans le  » royaume des morts  » – il n’a plus grand chose à perdre…

Maintenant je reviens à ta question… Je suis influencé par les différents lieux où je travaille !…Je peux donner un exemple, quand j’étais à Berlin pour monter Stilla vatten, je suis passé par la Place de l’Université et là, il y avait une grande surface vitrée au sol à travers laquelle j’ai vu de très grandes bibliothèques – de belles bibliothèques blanches où il n’y avait pas un seul livre… Il se trouve que c’était un monument en mémoire de l’Autodafé de 1933. Plus tard, quand j’ai monté la pièce à Stockholm, j’ai essayé de recréer ce lieu. J’ai mis des bibliothèques sur la scène, des bibliothèques vides mais en même temps très présentes…

C.B. – C’est ce que tu appelles  » les livres de cendres  » ?

L.N. – Oui…

C.B. – Il y a un philosophe français qui a dit quelque part que  «ne pas faire de différence entre la vie et la mort est aussi subversif que la transsexualité »… Je crois que c’est Baudrillard…  Il y a quelque chose d’aussi fort et d’aussi subversif, une espèce de transparence entre la vie et la mort dans ta pièce…  une sorte de translucidité…

L.N. – C’est tout à fait ça. C’est comme ça que j’ai essayé de l’écrire aussi, que le passage entre la vie et la mort soit invisible. Pendant les répétitions j’essaie souvent d’exprimer cela par des positions, par exemple quand un acteur lève la main et qu’il s’immobilise, c’est comme s’il mourrait au milieu d’un geste… Et je vis l’existence de la même manière – le théâtre, la communication et l’amour… C’est comme une danse, comme un mouvement et quand le mouvement s’arrête, il n’y a plus rien… C’est pareil avec nos vies… J’ai essayé d’écrire la pièce comme un mouvement – sans frontière entre la vie et la mort…  ça coule seulement …  et c’est ça que je trouve fantastique, avec le théâtre et avec la danse – cette chose qui meurt au moment d’être vécue… De temps en temps je fais travailler les acteurs avec des mouvements très lents, ils doivent se déplacer comme s’ils étaient morts et ensuite ils doivent s’arrêter dans un rire ou dans un sourire… je donne souvent aux acteurs un grand nombre d’images de la mort… Si nous regardons nos vies en arrière, c’est l’histoire de la mort – la mort parce qu’avant c’était la vie… Le dernier été avant la rentrée des classes, par exemple, ou quand l’école se termine pour de bon, alors il y a une fin et il y a quelque chose qui meurt…  Tout le temps nous quittons quelque chose, c’est comme les chapitres d’une vie… Et on a l’impression d’aller vers une conclusion finale de tous ces chapitres, mais ce ne se passe pas comme ça. Tout d’un coup, c’est  l’histoire qui s’arrête…

C.B. – Stilla Vatten traite de ce qui est perdu… Et de ce qui reste… Chaque personnage a une perte différente: la mémoire, l’identité, le désir… Et le langage !… Ce qui me plaît beaucoup, c’est que tu arrives à donner corps à une idée pourtant  très abstraite: que le langage est notre demeure, qu’on habite le langage…

L.N. – Oui, je pense que d’une certaine manière le langage est notre demeure, et que c’est une demeure perdue…

C.B. – On a le sentiment que ces personnages juifs de Stilla vatten sont dans une sorte d’éternel présent, que leur mémoire est en dehors d’eux, quelque chose de l’ordre de l’inoubliable plutôt que de la mémoire…

L.N. – Il y a des souvenirs qui passent comme des ombres à travers leur conscience… C’est comme des ombres qui passent…  Il s’agit donc de créer, dès le début, une sorte de mouvement… Comme de l’eau qui coule… Et l’eau cherche la tranquillité, elle va vers le calme… Elle coule parce qu’il y a une force qui l’y contraint…

Pour moi, il y a une différence énorme entre notre mort suédoise et la mort juive. C’est aussi écrit dans la pièce, « nous, on sait comment nos morts sont morts « , nous avons souvent une explication à notre mort, la maladie, l’âge… Alors que la mort des juifs fut une mort absurde sur tous les plans. Et les juifs n’ont pas eu le temps de dire au revoir…  C’est la raison pour laquelle la conscience de la mort chez Judith et chez Daniel est plus sombre – la mort juive est tellement cruelle qu’on ne peut pas la décrire… Pour moi on peut parler d’une autre sorte de mort après Auschwitz…

C.B. – Jonas dit à un moment : « Je m’appelle Bruno Bettelheim ». Il y a une filiation entre Jonas et Tomas l’autiste de Bobby Fischer. Ils parlent de la même façon…

L.N. – Oui…

C.B. – …Et en arrière plan de ce personnage, comme en ligne de fuite, on trouve Jessica (l’enfant morte de Daniel et Emma) et Jacob (qui a été cobaye humain). J’aimerais beaucoup, dans ma mise en scène, chercher le point de vue de Jessica… que l’on puisse, à un moment, voir la pièce à travers les yeux de Jessica …

L.N. – C’est une bonne idée ! Absolument…

C.B. – Et Jacob…?

L.N. – Je connais un homme juif, il a 63 ans – ce n’est pas Jacob. Il a été placé dans un camp en Pologne quand il avait 6 ans et puis quand il est arrivé à Auschwitz les médecins ont fait des expériences sur lui – pas le docteur Mengele mais d’autres…. Après la guerre il est parti au Danemark et ensuite en Israël et maintenant il vit en Suède. Il m’a raconté que les Allemands cassaient le nez des enfants pour qu’ils respirent avec la bouche quand ils allaient dans les chambres à gaz. J’aimerais rajouter cette image dans le récit de Jacob pour montrer à quel point les Allemands étaient cruels… C’est comme une plaie saignante…

Entretien traduit par Katrin Ahlgren

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