Ibsen ou les multiples visages des revenants / Monique Borie

 

Scène des Revenants. Edvard Munch, 1906

Scène des Revenants. Edvard Munch, 1906

L’Étranger comme avatar du fantôme

Extrait de Le Fantôme ou le théâtre qui doute, de Monique Borie. Actes Sud, 1997, p 179-190.

L’impossible clôture d’un espace humain toujours menacé par les puissances d’un dehors, véritable espace d’une altérité menaçante, constitue aussi, dans cette fin du XIXè siècle, l’un des pivots de la dramaturgie ibsénienne. L’intrus, l’étranger, là non plus n’est pas davantage que chez Maeterlinck un fantôme, au sens d’un mort qui revient pour dialoguer avec les vivants. Toutefois, il n’en incarne pas moins la menace d’étranges puissances – ces puissances qui font retour, venues d’un ailleurs du temps et de l’espace, dont les territoires s’apparentent à ceux de la mort. S’agissant d’Ibsen, l’on pourrait reprendre l’idée du « troisième personnage », avec cette différence qu’il a le plus souvent, chez Ibsen, le visage du passé. Depuis Les Piliers de la société jusqu’à Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, toutes sortes de « revenants », vrais-faux fantômes, feront à leur manière de la maison humaine un espace qu’un troisième personnage peut toujours venir hanter.

Dans Les Piliers de la société, à Mlle Bernick rêvant de fuir « loin de tout cela sur l’océan sauvage », Rôrlund répond par l’affirmation de la nécessité de « fermer sa porte à un visiteur aussi dangereux ». Il est mieux d’être ici « tournant le dos à tout ce qui pourrait nous perturber ». La présence menaçante, inquiétante et fascinante à la fois, de ce dehors qui perturbe, de cette altérité d’un espace sauvage d’où peut venir le « visiteur dangereux » est une des clés de l’univers d’Ibsen. Tel le fantôme qui revient de la mort, l’étranger, le marin revenu du voyage en mer incarnent cette figure du passé que l’on croyait mort et qui resurgit. Ainsi, dans cette même pièce, Les Piliers de la société, le retour d’Amérique, retour par mer de celui qui ne parvient pas à disparaître une fois pour toutes, associe le thème de l’étranger, de l’océan et du passé qui revient. De façon analogue dans La Dame de la mer, l’Etranger qui apparaît, celui que l’on croyait noyé et qui selon Lyngstrand « doit être revenu pour se venger de sa femme infidèle », est bien un équivalent dramatique du fantôme vengeur. Cet Etranger qu’Ellida reconnaît à ses yeux lorsqu’il fait irruption dans la réalité, a été précédé de son fantôme dont la force de présence n’avait rien à lui envier. Grand est le poids de chair en effet de cet homme mort en mer, noyé, qu’Ellida a trahi et qui l’obsède. « Parfois c’est comme s’il se dressait soudain devant moi, en chair et en os. Ou plutôt pas tout à fait devant. Il ne me regarde jamais. Il est là, tout simplement. » Avec toute la puissance silencieuse du fantôme incarné, il est là dans ce fantôme du dedans qu’elle voit avec son esprit. La force de possession par le fantôme de l’homme cru mort, sa force de présence sont telles que l’enfant qui n’est pas de lui à ses yeux. Ces pouvoirs du fantôme, Ellida les formule à travers le sentiment qu’il était revenu quand elle attendait l’enfant. Sa force de présence en effet n’est pas seulement psychique car tout se passe comme s’il s’était emparé physiquement d’elle « en chair et en os ».

Il y a plus : une parenté étrange s’établit entre le fantôme et celle qu’il obsède. Ellida en effet appartient elle aussi au « peuple de la mer », elle aussi se sent et se dit une étrangère. Elle est celle qu’on appelle « la Dame de la mer », pas seulement parce que sa seule joie est de plonger dans la mer mais parce que cette passion pour la mer, son rapport intime avec les oiseaux de mer font d’elle un être de partout et de nulle part, tels ces marins pareils à des oiseaux migrateurs (comme le capitaine Horster de Un ennemi du Peuple). Aussi y a-t-il en elle ce même mélange de pouvoir de fascination et de pouvoir de terreur que celui qui la liait à cet homme. L’attirance qu’elle éprouvait pour lui était mêlée de peur, « une peur si effroyable comme seule la mer peut en inspirer ». « Cet homme est comme la mer », tel est le secret de l’attraction qu’il exerce. Mais elle aussi terrifie et attire. Elle est cet « effroyable » qui fascine, ce même effroyable qu’elle porte en elle, auquel elle se sent appartenir : « L’effroyable c’est l’attirance qui est au fond de mon âme », avoue-t-elle. Il s’agit d’une attirance liée à la mort mais ressentie en même temps comme la vraie vie. Les puissances de la mer sont là comme puissances de mort mais aussi comme figures du sans-nom, du sans-borne, cristallisant ce « désir de l’impossible » que Wangel lui-même reconnaît douloureusement en elle et qui « précipitera (son) âme dans les ténèbres de la nuit ». Seule la force de l’amour de Wangel, capable de lui rendre sa liberté, la délivrera finalement de ce pouvoir de fascination et de terreur de la mer et de l’Etranger revenu de la mer. (…)

 

 

Le motif de l’époux de retour chez lui / Otto Rank

 

Das Motiv des Heimkehrenden Gatten [Le Motif de l’époux de retour chez lui]
Tiré de Das Inzest Motiv in Dichtung und Sage [Le Motif de l’inceste dans la fiction et dans les mythes]

(…) Ce motif de l’époux de retour chez lui est présent, spécialement dans les chansons populaires, dans la littérature du monde entier mais apparaît le plus souvent détaché de sa racine dans le roman familial incestueux, bien qu’il s’origine dans la constellation incestueuse infantile et ne peut être compris qu’à partir de celle-ci. Que ce motif du retour de l’époux, qui est aussi à la base du mythe d’Agamemenon et de celui d’Ulysse, soit mis en forme par le fils et représente le fantasme de celui-ci quant à l’élimination de l’encombrant père et à l’appropriation sans entrave de la mère, ne se démontre pas seulement par le fait qu’il sera assassiné ou qu’ultérieurement il cèdera volontairement, dans un affaiblissement sentimental, sa femme et son rival, mais aussi par le fantasme typique du garçon de l’absence ou du départ du père, lequel sera tenu pour mort (c’est-à-dire qu’on lui souhaite la mort), comme dans Phèdre.

(Traduction d’Elizabeth Müller, Psychanalyse n°18)

Note de bas de page :

«Du point de vue de la femme, ce fantasme du retour de l’époux chez lui est traité dans la pièce d’Ibsen « La Dame de la mer », où l’Étranger est tenu pour mort et se présente devant la seconde femme de Wangel pour la récupérer. La signification inconsciente de cette emprise de l’étranger sur la femme, qui se refuse même à son époux, devrait bien être celle d’une fixation infantile au père, qui en tant que gardien de phare se fond avec l’homme de la mer en une même personne. Wangel dit carrément : « Je suis beaucoup beaucoup plus âgé qu’elle. J’aurais dû être un père pour elle. » La relation au père a également été traitée par Ibsen dans Rosmersholm. »

(Traduction de Claude Baqué)

 

Revue de presse Abîme aujourd'hui la ville

 

Maïa Bouteillet / Libération

En 1995, à l’invitation du metteur en scène Charles Tordjman, le romancier François Bon s’associait à la vie du théâtre de la Manufacture à Nancy et animait un atelier d’écriture ouvert aux sans-abri. ? lire la suite…

________________________________________________

Jean-Pierre Siméon / L’Humanité

Quelle représentation de la misère sociale au théâtre, qui évite le voyeurisme, le pathos ou la démonstration bien pensante? La réponse est délicate et bien peu se risquent dans ce domaine ? lire la suite…

________________________________________________

Natacha Badia / La Provence

Des chaises parsemées sur un plateau presque vide.  Au centre, un écran immense. des photos noir et blanc de visages en gros plan s’y succèdent et alternent avec l’ombre projetée d’un personnage lunaire ? lire la suite…

________________________________________________

Mitzi GerberLe Dauphiné libéré

Un spectacle sur les SDF? Ça fait peur. Peur de se retrouver voyeur de la misère, du misérabilisme ou d’un discours politico-moralisateur. Claude Baqué a évité tous ces pièges, tout comme les avait évités François Bon dans son écriture ? lire la suite…

________________________________________________

Jean-Philippe Faure / Agora Pièces

Un texte brut dans son évidence. Pas besoin d’en discuter, il nous impose son regard et nous embarque dans son univers, sa façon de voire le monde. C’est une vision critique, mais qui ne procède pas selon des modes intellectuelles ? lire la suite…

________________________________________________








 

 

 

 

 

 

 

Revue de presse Bobby Fischer

 

René Solis / Libération / Le 23 mars 2002

À l’intention des amateurs d’échecs, une précision en ouverture : Bobby Fischer vit à Pasadena n’est pas une pièce sur le mythique champion américain des années 70. Son nom n’apparaît qu’au détour d’une réplique de Tomas le psychotique, le seul à savoir qui est Bobby Fischer   lire la suite…

________________________________________________

  Didier Méreuze / La Croix

D’abord, il y a le père qui ne dit rien. Et puis la mère qui parle tout le temps. Ensuite, il y a le fils, autiste. Enfin la fille, qui boit. Rassemblés comme dans une chanson de Brel, ce sont les personnages de «Bobby Fischer vit à Pasadena» du suédois Lars Noren. Mais leur monde n’est pas celui des petites gens   lire la suite…

________________________________________________

  Jean-Pierre Bourcier / La Tribune / Le 4 avril 2002

Quand Ils déboulent en tenue de soirée dans le salon de cet appartement bourgeois-intello, les quatre personnages de Bobby Fischer vit à Pasadena, pièce du suédois Lars Norén, reviennent du théâtre. En parlent. Avec excitation. Surtout la mère. dans sa logorrhée mondaine, on comprend vite qu’elle en fut, de cette famille du théâtre. A la fin des quatre actes, les mêmes paraîtront dans une lumière d’un blanc clinique, l’image d’un univers quasi psychiatrique   lire la suite…

________________________________________________

   Hugues Le Tanneur / Aden-Le Monde / Le 4 avril 2002

Un quatuor familial explosif. Il y a le père, la mère et les deux enfants – un garçon et une fille. Sous les apparences tranquilles, un drame enfle, dont on ne décèle pas tout de suite la force dévastatrice   lire la suite…

________________________________________________

  Monica Fantini / France Culture / Le 16 mars 2002

Bobby Fischer vit à Pasadena, en fait un titre écran, qui ne dévoile pas l’histoire ; et l’histoire, on va la découvrir petit à petit, puisqu’au début on voit une famille rentrer chez elle, après avoir vu une pièce de théâtre un peu trouble. On voit un père chef d’entreprise, une mère, une fille, un fils. Des gens normaux, bourgeois, comme il faut. Et puis petit à petit on entre dans les liens intimes, les secrets   lire la suite…

Didier Méreuze / La Croix

 

Famille, je vous hais !

Quelques semaines après la création de Catégorie 3 de Lars Noren à Nanterre, et peu de jours avant la venue dans le même théâtre du suédois en tant que metteur en scène de la Mouette cette fois, Claude Baqué fait découvrir au Théâtre de l’Opprimé, à Paris, sa pièce au titre énigmatique : « Bobby Fischer vit à Pasadena »

D’abord, il y a le père qui ne dit rien. Et puis la mère qui parle tout le temps. Ensuite, il y a le fils, autiste. Enfin la fille, qui boit. Rassemblés comme dans une chanson de Brel, ce sont les personnages de «Bobby Fischer vit à Pasadena» du suédois Lars Noren. Mais leur monde n’est pas celui des petites gens; il est celui de la bourgeoisie où le whisky remplacer le «rouge qui tâche». De retour d’une soirée au théâtre, ils se retrouvent le temps d’une réunion de famille impromptue autour d’un verre pris sur la petite table basse. Les banalités s’échangent. Dans les premières minutes, on ne soupçonne rien. Puis, peu à peu, l’atmosphère se tend. Aux tirades de la mère répondent les «petites phrases» ironiques de sa fille, dont on apprend qu’elle ne vit plus depuis longtemps sour leur toit. Le père fait semblant de ne rien entendre. Le fils, lui, intervient par à-coups, sans autre logique apparente que la sienne. Bientôt sonne l’heure des mises en accusations, des cadavres qu’on ressort du placard. C’est le grand déballage. Il durera jusqu’au matin…

De même que Jon Fosse, son voisin norvégien (mais dans un style différent !), Lars Noren est passsé maître dans l’art de faire entendre ce qui ne se dit pas, ce qui ne s’avoue jamais à soi comme aux autres – blessures secrètes, douleurs cachées, désirs refoulés, rancœurs rentrées… enfermés depuis longtemps sous la double chape de la bonne conscience et du contentement de soi. Usant de la psychanalyse comme de la critique sociale, ce sont ces vérités qu’il fait remonter à la surface au fil d’une écriture qui gratte où ça fait mal, taille dans la chair.

Metteur en scène, Claude Baqué a créé cette pièce en France au début du mois de mars. C’était à Mayenne. Il reprend ce spectacle pour quelques jours encore à Paris, dans un théâtre «alternatif» (et essentiel!) : le Théâtre de l’Opprimé. Il serait dommage qu’il nesoit pas représenté par la suite ailleurs. C’est qu’ici tout n’est qu’évidence, simplicité savante -du décor (un salon chic, sans chichis…) aux déplacements et au jeu des comédiens (ces «adultes qui font semblant, qui parlent et tournent en rond», comme l’affirme une réplique!). L’air de rien, ils font éclater le vernis des bonnes manières comme des bons (ou mauvais) sentiments pour conduire jusqu’au plus profond désarroi d’être. C’est vrai de Geneviève Esménard, la mère abusive et castratrice, hier actrice, aujourd’hui femme délaissée qui monopolise la parole parce que parler est pour elle la seule façon qui lui reste d’être au monde. C’est vrai d’Alexis Nitzer, le père démissionnaire vis-à-vis de ses enfants comme de sa femme qu’il délaisse, préférant faire chambre à part. C’est vrai encore de Nicolas Struve, le fils qui s’est retiré sur de lointaines terres sans que personne (ni lui sans doute) sache pourquoi, comme d’Isabelle Habiague, la fille mortifère depuis la mort de son enfant, noyant dans l’alcool son incapacité à se libérer de son angoisse face au monde, à l’absence du père, à l’omniprésence maternelle…

Didier Méreuze